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Le chien et le pigeon

J'aurais aimé posséder certains pouvoirs, passer à travers les murs, voyager dans le temps, même seulement sur quelques jours…
Les seuls dont je dispose en réalité, sont ceux de botter les fesses de mon chien quand il s'oublie sur le trottoir, et coller des prunes sur les pare-brise.
C'est mesquin, mais je ne viens pas de Krypton, juste d'un trou perdu en Normandie dont j'aime autant taire le nom. Autrement, je suis colombophile, j'élève des pigeons voyageurs. J'ai un petit colombier, mais je suis assez satisfait de ma quinzaine d'ouailles.
Il y a dix ans j'ai passé un concours d'agent de circulation. J'ai été reçu, cinquante neuvième sur soixante, ce n'est pas terrible je l'avoue.
Je sévis sur Paris. D'ailleurs voilà encore un quidam qui vient pleurer sur ma pèlerine.
- Monsieur l'agent, je me suis garé il y a à peine deux minutes…
Les consignes sont simples, ne pas regarder l'olibrius, ne pas lui répondre pour ne pas envenimer la conversation. Juste poursuivre l'action en cours sans un mot et mettre le procès-verbal sous l'essuie-glace.
S'il s'énerve et commence à lancer des insultes, appeler des renforts. Ca calme tout le monde.
Tout ça pour dire qu'on ne peut pas revenir en arrière, c'est comme ça. N'empêche sacrée histoire, et pendant que ma dernière victime monte dans sa voiture en pestant tout bas, je me dis que la vie reprend son cours.
- Saloperie de poulet…
Je l'ai lu sur ses lèvres, il m'envoie aussi me faire voir. Parfois c'est attristant de lire sur les lèvres, il vaudrait mieux ne pas savoir ce que disent les gens sur vous. J'ai ce petit don qui m'a mis dans la galère. Je m'en amusais jusqu'à maintenant, mais j'aurais préféré pouvoir voler, ou me déplacer à la vitesse de la lumière.
C'est arrivé lundi dernier.
Je n'étais pas de service, le soir tombait, je sortais Norbert, mon chien, un brave toutou de douze ans, pas trop fin qui porte le nom d'un de mes oncles pas plus malin que lui. Norbert était en train de lever la patte. J'avais tout mon temps pour lorgner à droite et à gauche.
- Va-t-en !
La femme paraissait en colère après l'homme qui la tenait par le bras et qui me faisait face.
Ils étaient de l'autre côté de la rue sous un réverbère, sortant d'une porte cochère, visiblement énervés l'un comme l'autre. La rue était déserte, à part moi et mon chien, mais ils ne devaient pas nous remarquer, immobiles que nous étions dans la pénombre avancée.
- Encore un mot…
L'homme s'était tourné un instant m'empêchant de lire la suite sur ses lèvres.
- …te tue !
J'ai traduit ça par : Encore un mot, je te jure que je te tue. Je suis certain des trois premiers mots et des deux derniers.
Elle est partie, alors j'ai commencé à la suivre. Les femmes, c'est par elles que les ennuis arrivent toujours, je le sais, j'ai été marié deux ans, ça m'a suffit. La suite m'a donné raison !
Je l'ai donc pistée jusqu'à chez elle, Norbert était pas trop content, on a marché une bonne heure en tout. Elle habite un immeuble chic, et ne connaît pas les fins de mois difficiles. Je l'ai vue prendre une écharpe dans une voiture garée devant chez elle, une bagnole comme celle là je pourrai m'en payer quand les moules auront des dents. Je sais on dit les poules.
Je suis rentré dans la cour de l'immeuble, elle s'appelle Olga. Autrement c'est des noms de mecs sur les boîtes, vu le châssis je peux dire que c'est une femme, et même un sacré modèle.
Si j'en avais eu une comme celle là, sûrement je me serais forcé à la supporter. Quoique avec ce que je gagne je ne pourrais même pas lui payer son rouge à lèvres.
Olga, j'aime bien ce nom slave, habite au deuxième étage, c'est là que la lumière s'est allumée ensuite, je l'ai vue fermer un rideau, après on est rentrés mon chien et moi.
Je me suis pris au jeu. Ce n'est pas mon métier, moi je mets des amendes à ceux qui se garent n'importe comment, mais ça m'amusait de connaître la suite. Si je pouvais découvrir un truc intéressant, ou empêcher un meurtre j'aurais peut-être ma photo dans le journal. Ca embêterait bien Marie-Thérèse, c'est mon ex.
En revenant chez moi, j'ai déposé Norbert, il était sur ses genoux de chien, et je suis parti voir là d'où ils étaient sortis. C'est à deux pas de chez moi, mais je ne connaissais pas cette arrière-cour. Il y a un petit hôtel particulier avec une belle plaque en cuivre. Import-export Bertrand Lassène. C'est mon homme. Il y a une voiture de marque américaine plus longue que mon bras garée là, ici aussi on respire la bonne odeur de l'argent, c'est pas la même odeur que dans ma cuisine pardi !
Si j'avais su j'aurais arrêté mes investigations avant, mais pareil, quand vous avez marché dans une crotte de chien, il est trop tard pour l'éviter.
- Vous cherchez quelque chose ?
Il était sorti de je ne sais où, devant moi me dépassant d'une bonne tête, j'ai fait deux tours de surprise dans mes chaussettes.
- Ben mon chien, m'a échappé y a pas dix minutes. Vous l'avez pas vu des fois ?
Il me soupesait, cherchant peut être une étincelle d'intelligence dans mes yeux imbéciles. J'ai passé l'examen comme il faut, il m'a juste dit que l'endroit était privé, que je n'avais rien à faire ici, d'ailleurs c'était écrit à l'entrée et même en majuscules.
Il a fermé la grille derrière moi
En rentrant du travail le lendemain je suis passé devant ma voiture, une Dauphine blanche d'occasion très propre et qui tourne bien. Je l'ai achetée à un petit pèpére du coin.
Les portières des deux côtés étaient rayées profondément. J'ai su aussitôt d'où venait l'attaque, vu qu'il y avait un petit mot glissé sous un essuie glace.
"Ne cherchez plus votre chien dans les cours privées."
J'ai su ensuite qu'Olga m'avait repéré ce soir de filature, le lendemain matin elle avait exigé de Bertrand qu'il mette en garde cet importun peu discret venu renifler dans ses affaires.
Je n'ai pas fait réparer, trop cher, et ça a rouillé.
Le soir j'ai sorti Norbert rapidement, c'est à cause de lui qu'on m'a repéré, puis je suis parti directement chez Olga. Je ne sais pas trop pour quoi faire, mais il y avait des choses à gratter, à part la peinture de ma Dauphine. Personne ne démolirait une bagnole comme ça juste pour une petite filature de rien du tout.
Olga était chez elle, avec Bertrand qui me faisait face, le regard perdu vers la rue, pensif. Elle je la voyais mal, mais lui, avec mes jumelles, je pouvais voir sa tête comme s'il avait été dans les toilettes municipales avec moi. Au début ça m'a fait peur, j'avais l'impression qu'il pouvait me voir aussi. Il ne parlait pas, et semblait écouter Olga, il s'est éclipsé un instant de son poste d'observation, il devait voir un bout de la tour Effel d'où il était. Quand il est réapparu ils se tenaient, mais ils n'étaient pas dans les bras l'un de l'autre, ils se disputaient de toute évidence.
- Ca recommence. S'il la frappe…
J'interviens ? Je risque d'avoir les deux sur le dos, cette fois je retrouverai mon chien les pattes en l'air gonflé façon baudruche pour avoir bouffé une boulette empoisonnée. A moins qu'on ne mette le feu à mon appartement. Ce qui ne ferait pas mes affaires, je n'ai pas fini de le payer, loin de là.
Ils ont disparu, puis la lumière s'est éteinte, après Olga est sortie, tranquillement.
Je suis resté encore une heure à guetter mais Bertrand n'est pas sorti, et elle n'est pas revenue, alors je suis rentré. Pour un peu il habite là, et vient de la mettre dehors.
Ce qui est certain c'est que j'ai fermé ma porte avant de partir. Comme il est certain que j'ai laissé Norbert vivant en partant et pas baignant dans son sang, pauvre toutou égorgé. Faut être vraiment vil pour faire une chose pareille. Mes pigeons ont tous le cou tordu, sauf un qui a réussi à s'échapper, j'en suis sûr ils n'étaient pas comme ça quand je suis parti. Je suis descendu au téléphone appeler les collègues. Sur le coup j'étais plutôt terrorisé, et puis ça m'a vraiment retourné cette façon de faire, Norbert n'y était pour rien.
- Tu vois pas qui aurait pu faire ça ?
- Quelqu'un pour se venger d'une contravention…
J'ai menti, mais j'avais déjà une idée en tête. Mes pauvres pigeons, ils en avaient fait des kilomètres, ils sont allés partout en Europe. Tout ça pour se faire tordre le cou comme de vulgaires grives. Norbert lui n'est jamais sorti de Paris, mais ça n'était pas non plus une raison. Pour un peu il a fait la fête à Bertrand qui venait lui couper la gorge. Je ne sais pas comment j'ai été repéré encore cette fois, c'est embêtant. Il a du sortir par derrière pendant que je le guettais devant. Quel imbécile je fais.
En partant de chez moi j'ai pris un couteau de cuisine que j'ai dissimulé dans ma gabardine.
Je me suis rendu chez Bertrand, il n'était pas là, je me doutais bien qu'il devait être chez Olga pour se foutre de moi. Je suis allé direct chez elle et j'ai sonné à sa porte. Sur le chemin je m'étais un peu arrêté pour prendre trois bons cognacs. J'étais énervé.
C'est elle qui m'a ouvert, en entrant je l'ai bousculée, la menaçant de mon couteau. Elle était surprise. Mais c'est vrai qu'avec le revolver qu'elle tenait à la main c'était encore moi qui avais le plus l'air bête. Sur le sol il y avait Bertrand, un trou dans la tête, aussi mort que pouvait l'être Norbert.
- J'avais commencé de le rouler dans le tapis pour m'en débarrasser, c'est gentil d'être venu m'aider. Pressons j'ai un train dans moins d'une heure, ça donne juste le temps de faire un petit tour en forêt. Si vous êtes coopératif je vous épargnerai. Quelle idée aussi d'être venu fouiner comme ça !
- Je vous ai vus un soir. Je lis sur les lèvres, j'ai surpris cette phrase entre vous "encore un mot….je te tue".
Olga avait froncé les sourcils, elle avait un petit accent de l'est. C'est là qu'elle allait repartir, quant à me laisser la vie sauve si j'étais conciliant, j'en doutais.
- Ah oui, l'autre soir j'étais en colère après lui ! Mauvaise gestion de mes affaires, au point qu'il a fallu que je me déplace. Allons y.
Me voilà avec mon tapis sur le dos à descendre les escaliers, puis la rue calme à cette heure. Olga me suit son arme dans mon dos.
En passant sous les platanes quand elle a reçu une chiasse de pigeon en plein sur la figure, elle a gueulé comme un putois.
- Ma parole ils me poursuivent.
Et nous roulons vers la forêt, j'ai tout compris.
- C'est vous qui le menaciez ce soir là, il n'a fait que répéter vos paroles, c'est sur ses lèvres que j'ai lu, pas sur les vôtres. Vous l'avez tué finalement, et vous êtes partie chez moi massacrer mes bestioles pendant que j'attendais qu'il sorte. C'est pour ça que vous vous sentez poursuivie par les pigeons, j'ai compris tout à l'heure quand l'un deux vous a chié dessus.
- Bien vu ! Il n'était qu'un exécutant, il n'a même pas su vous dissuader de fouiner. Avec quelques autres erreurs il méritait ce qui lui arrive. J'étais venue à Paris pour remettre de l'ordre dans mes affaires, je crois que je peux repartir satisfaite !
Je pensais à mon pauvre Norbert, à mes pigeons, j'allais bientôt les rejoindre, j'avais beau me pincer je ne rêvais pas avec cette arme pointée sur moi.
Quand Olga a vu devant nous les gyrophares de la police elle a baissé son arme. La départementale était barrée par des herses et des véhicules.
- Ce sera ma parole contre la vôtre, je crois bien que je vais manquer mon train. Arrêtez-vous au barrage.
Elle souriait, calme et amusée par ce contre temps, je me suis tourné vers elle.
- Avant que je quitte mon appartement, le pigeon qui vous a échappé est revenu, il devait me guetter sur un toit. C'est grâce à lui que je discute de petits mots avec un collègue colombophile. Je lui ai tout expliqué, donnant votre adresse et lui demandant d'avertir la police. Quand nous sommes sortis avec Bertrand roulé comme une saucisse de Strasbourg dans son tapis ils étaient à l'affût, attendant le meilleur moment pour intervenir.
Deux voitures pie en pleins phares nous empêchaient désormais tout demi-tour. J'étais trempé de sueur, mais content d'avoir vengé Norbert et mes pigeons.
- Vous avez perdu Olga.